06 novembre 2009
Le petit-fils du singe
A chaque fois qu’elle voyait son grand-père – elle l’avait surnommé le singe - elle ressentait un effroi épouvantable, surtout quand il fallait l’embrasser. Souvent elle retenait sa respiration et fermait les yeux. Sa grand-mère, elle, ressemblait plutôt à une sauterelle ou à un rongeur, cela dépendait des jours et des humeurs. Elle pouvait associer chaque membre de sa famille à un animal. Il n’y avait que son cousin, plus âgé qu’elle - il avait presque 20 ans alors qu’elle en avait 13 – qui ne lui faisait penser à aucun animal. Il était trop beau et trop fin et c’est pour ça qu’il allait mourir bientôt. La vie ne tolère que les bêtes. Depuis quelques temps, lorsque son cousin Paul passait près d’elle, elle sentait un courant d’air glacial ; sa mort était imminente.
Paul était le petit-fils de son grand-père le singe, fils de son oncle le chimpanzé et de sa mère la carpe qui n'ouvrait la bouche que pour en sortir des onomatopées. Ses traits délicats ressemblaient à ceux d’une toute jeune femme et il rejetait souvent ses longs cheveux bruns en arrière d’un mouvement de cou gracile. Ses yeux vairons étaient parfois soulignés d’un fin trait noir et elle aimait à se perdre dans leurs reflets changeants. Paul ne parlait à personne et ne semblait aimer personne, même pas lui. Elle avait entendu ses parents et ses grands-parents chuchoter qu’il était fou, mais n’étions-nous pas tous fous ?
Un jour, poussée par la curiosité, elle suivit Paul dans la rue. Il marchait vite et elle sentit rapidement que ce jour-là serait le dernier qu’il passerait sur terre. L’orage grondait au loin et la ville semblait attendre les trombes d’eau imminentes qui la laverait de tous les péchés. Elle avait peur pour Paul mais si elle le lui avait dit, il lui aurait ri au nez en la traitant de « petite sotte » et en la sommant de se mêler de ce qui la regardait. Paul se retourna une ou deux fois mais il ne la vit pas ; elle savait parfaitement jouer les ombres pour cacher sa frêle silhouette. Paul allait vers le fleuve verdâtre qui semblait rejoindre l’horizon. Une fois au carrefour des trois fontaines il hésita, sortit un papier de sa poche, hocha la tête et s’engagea sur les quais. Elle l’accompagnait à distance, longeant les hangars en cours de réhabilitation. Le ciel l’écrasait de ses nuages noirs et ses vêtements collaient à sa peau moite. Si Paul avait été un animal, comme les autres, rien de tout cela ne serait arrivé mais Paul était trop sensible. Souvent il s’enfermait dans sa chambre et elle l’entendait pleurer. Jamais elle n’avait osé frapper à sa porte pour le consoler.
Paul arrivait au bout du quai. Il avait déposé son sac par terre et il s’attachait quelque chose au pied avec une corde, on aurait dit une grosse pierre, laissée là exprès. Avant qu’elle n’ait pu comprendre quoi que ce soit, elle entendit un plouf qui la fit trembler. Elle courut au bout du quai, regarda longtemps l’eau verdâtre, mais non, rien, il avait disparu et l’eau n’avait laissé aucune trace de son passage sinon quelques ronds à la surface. Son sac était toujours là. Elle le prit et envoya un baiser au fleuve. Puis elle se signa, comme on lui avait appris à le faire à l’église, et partit en courant dans le sens opposé.
En rentrant, elle ne dirait rien aux bêtes, elle ne montrerait pas le sac et elle n’avouerait jamais ce qui était écrit sur le petit papier blanc. C’était un secret entre lui et elle.
27 octobre 2009
La petite boîte à névroses
Il était debout près du lit alors qu'elle était encore allongée, et il la toisait d'un regard lointain, comme s'il était déjà parti, comme si ce qu'il venait de vivre à l’instant n'avait plus aucune importance pour lui. Soudain elle lui dit d'un ton agressif qu'il ne sembla pas comprendre :
- C'est pas parce que vous avez couché avec moi qu'il faut faire le malin.
Elle savait parfaitement que si elle lui avait dit ça, c'était à cause de sa petite boîte à névroses qui tournait à une vitesse folle. Une fois de plus elle se sentirait abandonnée, une fois de plus elle pleurerait toutes les larmes de son corps quand il serait parti, une fois de plus elle aurait le sentiment de n’avoir pas été comprise.
Si elle ne lui avait pas proposé sa table ce jour-là, au déjeuner, alors qu’il cherchait désespérément un endroit où s’asseoir dans la salle enfumée du café restaurant, elle ne serait pas dans cette chambre d'hôtel minable mais chez elle avec son mari et son fils. Elle s’en voulait d’avoir eu à imaginer une histoire ridicule d'inventaire de dernière minute pour faire l’amour avec un nouvel inconnu.
- Je vais prendre ma douche, s'excusa-t-il.
Qu'il aille prendre sa douche, pourquoi il me dit ça ? De toutes façons je m'en fiche, pensa-t-elle. Bien sûr il avait l'air gentil, bien sûr elle avait eu du plaisir avec lui, mais elle lui en voulait. Etait-ce normal de demander à des inconnus de lui donner autre chose, toujours ?
Il sortit de la salle de bain et commença à s'habiller lentement en la regardant à la dérobée.
- Si vous voulez, on pourrait se voir de temps en temps, lui dit-il presque hésitant.
- Quoi ? Baiser à date fixe ? Non, merci ! Répondit-elle avec une violence dont elle ne s’étonna pas.
Il n'insista pas et finit de passer ses vêtements en silence. Quand il fit mine de s'approcher du lit pour lui dire au revoir elle le repoussa violemment.
- Inutile ! On doit vous attendre !
Il sortit et tira la porte derrière lui sans un dernier regard. Une fois la porte refermée, elle pleura tout son saoul. Elle l’avait congédié sans appel, comme les autres. Elle prit son portable sur la table de nuit, appela un numéro et au bout d’un instant elle dit d’une voix neutre.
- Michel, j'arrive dans une heure, l’inventaire a été plus long que prévu. Tu as fait manger Bruno ?
21 octobre 2009
Apnée
Je suis né dans un aquarium. Ma mère a toujours eu de drôles d’idées, même avant ma naissance. Quand j’ai ouvert les yeux, je me suis trouvé nez à nez avec un gros poisson triste qui tournait en rond dans une eau trouble. De sa voix sans voix il m’a chuchoté :
- Tu vois, c’est ça la vie ! Et puis il a disparu.
Il m’a fait si peur que j’ai voulu retourner dans le ventre de ma mère, mais il était trop tard. Elle avait fermé sa porte à clef sans état d’âme.
Et puis la vie a passé. Les prédictions du poisson se sont révélées exactes, la vie c’était bien ça, de bout en bout. Aujourd’hui, j’attends qu’on m’ouvre l’autre porte. J’espère seulement qu’on n’en a pas donné les clefs à ma mère…
14 octobre 2009
Etre
Avant ma naissance on m’avait avertie que j’aurais un long cou, mais personne n’avait jugé bon de me dire que j’aurais des seins et une tête d’oiseau ; il y a des souffrances que personne ne peut imaginer.
08 octobre 2009
Le jour où je suis morte
Le jour où je suis morte, je n’étais pas au meilleur de ma forme. Il faut dire que j’avais passé la semaine à chercher une solution à un problème insoluble. Je n’avais pas eu le temps de m’apprêter ; vous savez ces tenues qu’on met pour les grandes occasions… J’étais habillée normalement, un jean et un pull mauve. Je l’aime bien ce pull, mais pour l’utilisation que j’en ai maintenant, j’aurais mieux fait de le donner. Vous voudriez savoir quel était mon problème ce jour-là ? Vu d’ici, rien de grave : je l’aimais, il ne m’aimait pas, il voulait me quitter, je ne voulais pas, c’était sans solution, à part le tuer pour l’empêcher de partir. L’ironie de la vie : on veut tuer et on nous tue.
Avant de mourir, le jour de ma mort, j’avais déjà fait trois tentatives de suicides, toutes ratées. Pourtant j’y avais mis beaucoup de moi-même. J’aurais nettement préféré mourir ces trois fois-là parce que le jour où je suis morte, je ne voulais justement pas mourir. C’est vrai que tout allait mal, mais je ne voulais plus mourir. J’avais enfin compris quelque chose. Et c’est bien sûr le jour où l’on ne veut pas que les choses arrivent qu’elles arrivent.
C’était un samedi, et le samedi c’est un jour que j’aime, un jour qui fleure bon la liberté conditionnelle. Une parenthèse qui se referme le dimanche soir mais c’est toujours ça de pris. Ce week-end-là j’allais chez une amie. J’avais pleuré presque toute la semaine à cause de Jean qui voulait me quitter, mais mon week-end commençait bien. Mon amie Christine, qui a une maison à la campagne, m’avait proposé de rencontrer un homme « bien », comme elle disait pour me remonter le moral. C’est vrai qu’il était bien, pas sous tous rapports, mais pour ce que j’en avais à faire, il me suffisait.
Quand je suis arrivée chez Christine, c’est lui qui m’attendait. Elle, n’était pas là. Elle l’avait prévenu qu’elle n’arriverait que le dimanche midi et que la maison était à nous. Je ne m’attendais pas à cette surprise. Comment était-il ? Eh bien grand, beau, rien dans le cerveau, et une seule préoccupation : vous devinez laquelle… Ça m’arrangeait. Nous avons très vite fait connaissance. Le soir nous avons allumé un feu de bois. Il était un peu étrange, mais je n’y ai pas fait attention, il savait le faire oublier par d’autres petits détails attachants. Tout se passait bien, très bien même, jusqu’au moment où il m’a appelé à la cuisine pour l’aider.
Il était 20 heures, le moment du journal télévisé. J’aurais mieux fait d’allumer la télé et de rester au salon. Quand je suis entrée dans la cuisine, il n’y avait personne, il était caché derrière la porte et il m’a fait une de ces peurs en me mettant ses mains sur mes yeux ; tout était noir. Pour se faire pardonner, il m’a embrassée longuement, de façon étrange, mais je n’y ai pas fait attention. Ensuite il s’est déshabillé avant de passer le poulet au four, c’était plutôt inattendu, mais ça ne m’a pas choquée, au contraire. A ce moment là, Jean, mon ex, m’était complètement sorti de la tête. Et c’est là que tout a sauté : BOUM ! ! ! Le gaz… J’avais bien senti une odeur étrange mais je n’y avais pas fait attention. Maintenant je me souviens que l’après-midi, il m’avait dit qu’il avait déjà fait deux tentatives de suicide, j’aurais dû y faire attention. Celle-là fut la bonne, en tout cas pour moi, lui je ne sais pas… C’est dommage, parce que je venais juste de comprendre que la mort ne pouvait rien résoudre.
28 septembre 2009
Le malheur des uns
« Faites vous-même votre malheur, téléphonez au 02 75 25 88 34 »
Il avait lu cette annonce dans Libération et il avait téléphoné immédiatement. Sans doute fallait-il être un peu fou pour téléphoner, ça tombait bien, il l’était. La première fois qu’il avait appelé, personne n’avait répondu, la deuxième non plus. Ce n’est que la dixième fois qu’une voix de femme lui avait confirmé qu’il était bien chez la personne qui avait passé l’annonce.
- Vous voulez donc faire votre malheur ? s’enquit la voix.
- Oui.
- Pourquoi ?
Sa question l’avait un peu déstabilisé. Il pensait qu’il aurait tout de suite pu faire son malheur, sans avoir d’explication à fournir.
- Je n’ai pas envie de vous répondre.
- Alors je ne peux pas accéder à votre requête.
- Mais pourquoi toutes ses questions ? insista-t-il énervé.
- Pour savoir si vous êtes apte à faire le saut. D’ailleurs il vaudrait mieux qu’on se voit. Je procède toujours ainsi avant de signer le contrat.
La voix était agréable, ferme, grave quoiqu’un peu voilée. Il se laissa convaincre et rendez-vous fut fixé le lendemain, au café la coupole. Elle avait dit qu’elle aurait un chapeau noir à voilette et qu’il ne pourrait la manquer.
Elle était installée près d’une large baie vitrée, habillée de noir. Ses mains arboraient d’étranges mitaines à dentelle et il se dit qu’elle en faisait peut-être un peu trop.
- Bonjour, dit-il en se plaçant devant elle, c’est moi qui vous ai téléphoné hier pour l’annonce.
Elle le regarda derrière sa voilette, puis elle souleva le tulle. Quand il découvrit son visage, il en eut le souffle coupé. Elle remit immédiatement sa voilette en place, comme si trop de choses avaient déjà été découvertes. Il finit par dire, la voix tremblante.
- Alors c’est toi !
- Alors c’est moi. Je me disais que cette annonce te ferait peut-être sortir de ta tanière.
- C’est réussi.
- Tu m’en veux ?
- A ton avis ?
Elle était devant lui et il aurait préféré l’oublier. Comment avait-elle su qu’il répondrait à cette annonce ? En deux ans, elle n’avait pas changé.
- Eh bien assieds-toi. Ne reste pas là, planté !
Il regarda la chaise qu’elle lui désignait, puis finit par s’asseoir sur le bord, prêt à s’enfuir au premier danger.
- Tu chasses les déprimés ? lui dit-il enfin.
- Appelle ça comme tu veux.
- Beaucoup d’appels ?
- Toi et quatre autres. Je t’ai donné la préférence. Je verrai les autres après.
- Et que comptes-tu faire ?
- J’écris un livre, et plus si affinités.
Il la regarda sans comprendre, comme un enfant perdu.
- Un livre sur quoi ?
- Je te laisse deviner.
Il préféra éluder la question.
- Tu n’as pas perdu ton talent de mise en scène.
Elle sourit et remonta sa voilette qui fit sortir de l’ombre son nez droit et ses yeux clairs.
- J’ai fait des études pour ça.
Il se souvint qu’elle avait suivi un cours de théâtre et qu’un temps, elle s’était dédiée à la mise en scène dans un théâtre parisien.
- Tu as l’air contente de toi, semble-t-il ?
- Peut-être. Et toi ?
Ce « Et toi ? », prononcé sur un ton léger fut de trop, elle l’avait mal joué. Elle s’en rendit compte, mais une fraction de seconde trop tard. Il se pencha vers elle, la gifla et se leva. Juste avant de partir il lui asséna d’une voix tranchante.
- Ça ne te pas suffit de m’avoir conduit au suicide, il t’en faut d’autres ?
Cette fois-ci il marquait un point. A toute chose malheur est bon, pensa-t-elle. Elle se souvint qu’elle avait rendez-vous avec son deuxième client à 11 h 00, il était temps de partir. Avec lui, elle avait déjà trop joué.
20 septembre 2009
Elle et elle
Quand la pleine lune écrasait le rideau de sa lumière blanche, ces nuits-là, je ne dormais pas et toi non plus. Tu étais ma sœur imaginée. Tu n’existais que lorsque je t’ordonnais d’exister. Tu te souviens de ce masque que je t’avais mis le soir où papa et maman criaient dans la cuisine ? C’est à ce moment-là que tu as disparu. J’ai été tellement surprise que j’ai hurlé comme une folle et maman est arrivée, la mèche en désordre. Elle m’a dit :
- Mais qu’est-ce qui se passe Camille ?
- Elle a disparu !
- Mais qui ?
- Ma soeur.
- Qu’est-ce que tu as encore inventé, Camille ! Ecoute, si tu crois qu’on n’a pas assez de problèmes comme ça, papa et moi ! Allez, lave-toi les dents et va te coucher.
Ce jour-là, tu as disparu et tu n’es jamais revenue. J’ai eu beau t’appeler, t’implorer, te supplier à genoux, jamais tu n’as voulu revenir pour m’expliquer. Et toutes ces choses que je partageais avec toi, je ne les ai plus partagées avec personne pendant 5 ans. Tu me dis qu’il y a cinq ans, une femme t’a enlevée et que jour et nuit tu étais gardée par deux chiens, mais je ne te crois pas. Tu me soutiens que cette femme c’était ma mère, qu’elle t’a enfermée à double tour dans la cabane du jardin, celle qui a toujours été condamnée. Tu me mens pour que je te pardonne, j’en suis sûre. Comment maman aurait pu t’enlever ?
Cette cabane est condamnée. Tu sais bien que la précédente propriétaire y enfermait tout son bazar et que c’est pour ça que mon père a préféré la fermer à clefs. Il ne voulait pas que je me blesse. Tu le sais tout ça, tu le sais très bien. Maintenant tu me supplies d’aller dans la cabane pour que je voie de mes propres yeux que tu dis bien la vérité. Tu m’as abandonnée pendant cinq ans et maintenant je devrais faire ce que tu veux quand tu claques des doigts ? Pourquoi je devrais te croire ? Et d’abord, comment tu t’es échappée ? Tu me jures que tu es sortie grâce à moi, parce que tous les jours je t’appelais dans le secret de mes rêves. Soit, mais de là à aller dans la cabane avec toi… cette cabane me fait peur. Tu me dis que tu m’accompagneras et que tu me donneras la main. Très bien, j’accepte, mais c’est parce mes parents ne sont pas là, sinon je n’irais pas.
Je me laisse guider dans le fond du jardin, là où les ronces et les fougères poussent à foison. Des
orties frôlent mes bras et je n’ai qu’une envie, partir. Tu me forces à avancer en me tirant de tes mains rêches. Je m’étonne que tu n’aies plus les mains douces comme avant et tu me réponds qu’à force de creuser la terre pour sortir de la cabane tes mains sont devenues comme la terre que tu grattais. Je te crois. Devant la porte, tu sors une clef que tu me dis avoir trouvée dans un tiroir de la cuisine. Tu ouvres la porte sans difficulté. Je retiens mon souffle. Terrorisée, je finis par hurler que je ne peux pas entrer, que mon père m’a toujours dit que c’était dangereux pour moi et toi tu ris en disant qu’à 15 ans on ne peut plus se blesser. Je continue à avancer dans une semi-obscurité car seule la porte laisse filtrer de la lumière. J’ai peur. Tu me presses la main et au moment où ta pression est la plus forte, je la vois. Là, devant moi, il y a une tombe avec une croix et sur cette tombe une phrase est gravée. Je te demande de la lire pour moi mais tu veux que je m’approche et la lise moi-même. Je m’avance et je lis « A notre Camille chérie, tes parents qui t’aiment. » Tu me dis simplement :
Tu vois que je ne t’ai pas menti.
14 septembre 2009
La même chose
- La même chose s’il te plaît
- T’es sûr ? Allez, arrête de boire, je sais bien que je devrais pas te dire ça, si je le disais à tous mes clients, j’aurais plus qu’à mettre la clef sous la porte, mais toi c’est pas pareil, t’es un ami.
- Arrête ton baratin, la même chose !
L’homme observe son verre vide où la mousse a laissé une petite écume blanche. Elle est belle cette écume, elle lui rappelle la plage où il a longtemps passé ses vacances avec sa femme et son fils, une petite plage où personne n’allait ; le raidillon qui y donnait accès éloignait les vacanciers habitués aux chemins goudronnés où les voitures s’alignent dans une enfilade impeccable.
Il est seul maintenant. Il observe la petite écume blanche sur le bord du verre, la même petite écume qui ourlait la plage où son fils jouait avec la mer. Il se souvient des cris mêlés de vagues qui se brisaient sur la grève et que les vents balayaient au-delà des terres. Où es-tu maintenant ? Où es-tu ? Il remarque la courbe parfaite du verre où le doigt épouse un contour sans aspérité, lisse comme les galets que la mer tourne et retourne en son perpétuel mouvement, lisse comme sa vie d’alors. Sa tête lourde heurte le comptoir et le choc le fait sursauter.
- Allez, arrête de boire, je te dis, tu crois que ça va arranger ta vie, tu crois que t’oublies avec ce putain d’alccol, t’oublies rien, tu t’abrutis, t’éloignes tout le monde avec tes conneries ! Tu m’entends ?
Il ne comprend rien à ce qui lui arrive. Pourquoi la vie ne veut plus de lui ?
- Boucle-là et laisse-moi boire ! Si j’arrête, je me tire une balle dans la tête.
Il n’a plus envie de parler ; il préfère vivre dans le désert de l’alcool. Il prend son verre et le balance doucement pour imiter le clapotis de la mer contre les rochers. « Attends-moi Pierre, j’arrive, je finis mon journal. » Il est sur la plage, le vent se lève mais Pierre veut aller à la pêche. Il est déjà prêt avec son épuisette et son seau à trésor. Il finit son article mais quand il relève la tête Pierre a disparu. Une fois de plus il ne l’a pas écouté. Le vent enfle sa vareuse et le souffle lui manque pour hurler à la mer « Attends-moi ! » Il aperçoit sur les rochers une silhouette fragile – « Pierre, reviens tout de suite, reviens je te dis ! » - Puis il court et se fond dans le vent. « Reviens Pierre, reviens ! » - mais une déferlante d’écume emporte Pierre dans son gouffre humide. Il n’a rien pu faire. La mort lui laisse le fracas des vagues qui emportent le corps de l’enfant dans leur demeure de sel.
Il observe la petite mousse blanche sur le bord de son verre.
- La même chose !
10 septembre 2009
Le maillot de bain
- Putain, t’as vu à quoi tu ressembles ?
J’étais nue dans la cabine d’essayage quand j’ai entendu la voix, on aurait dit ma mère, sauf qu’elle n’aurait pas dit « putain ». Je me suis rhabillée illico, j’ai laissé le maillot de bain noir à l’intérieur et je suis sortie en pleurs du magasin. Après je suis entrée dans la première boulangerie venue, j’ai acheté un pain au chocolat, un pain aux raisins, un chausson aux pommes, et j’ai tout bouffé : le stress.
Je suis complètement déglinguée ; mes hormones s’affolent, la graisse déborde, les plis s’accumulent. Je ressemble à un matelas pneumatique aux boudins mal dégonflés. Je me donne envie de vomir. Tiens, si je m’écoutais, je me dégueulerais sur le trottoir. Comment j’ai pu en arriver là ? Je crois que c’est à cause de lui. Quand il est parti j’ai bouffé, et voilà. Le Salaud.
Il ne me supportait plus. Il faut dire que je le trouvais trop gros et que je ne me gênais pas pour le lui faire remarquer. Quand il ahanait sur moi, au moment de l’amour, j’étouffais et j’avais l’impression que ça n’en finirait jamais. J’avais beau lui dire « Jean Pierre tu vas finir par y laisser ta peau ! », il ne m’écoutait pas et continuait son affaire. Un jour il en a eu marre et il m’a dit que je lui coupais tous ses effets. Au début, ça ne m’a pas gênée – il ne me faisait plus beaucoup d’effet – mais après, il y a eu comme un vide.
Voilà, si je bouffe, c’est à cause du vide. Maintenant, il y a deux solutions : le régime ou le suicide. Me suicider, je n’aurai pas le courage, quant au régime…
05 septembre 2009
Le cheval et l'enfant
Enfant, il avait eu un cheval. Non, pas un vrai cheval, un cheval imaginaire qui vivait dans sa chambre nuit et jour mais personne ne le savait. C’était leur secret. Dès le matin, le cheval tendait sa tête vers l’oreiller, l’enfant lui caressait le chanfrein et l’animal manifestait sa joie par un hennissement sonore.
Les parents ne prêtaient que peu d’intérêt aux histoires de l’enfant; ils n’avaient pas le temps, c’est tout au moins ce qu’ils disaient. Quand les gens demandaient des nouvelles de leur fils, le couple le décrivait comme rêveur et introverti. Le fils ne se plaignait pas de ses parents. Leur inattention lui permettait de vivre de grands voyages avec son compagnon. La nuit ils galopaient ensemble dans des contrées chimériques et le jour l’enfant se contentait de flatter l’encolure du cheval couché à ses côtés, près de son lit.
L’enfant avait voulu placarder sur les murs de sa chambre des posters de chevaux. Au départ les parents avaient refusé – il ne fallait pas salir les papiers - mais, lassés devant l’insistance de leur fils, ils avaient fini par accepter. Et l’enfant passait ses mercredis à contempler les chevaux des plaines de Mongolie, des parcs naturels du Wyoming et des prairies de Normandie où il jurait que son cheval avait été élevé. A l’école, il disait à qui voulait l’entendre que son cheval venait du haras du Pin, que c’était un pur-sang et qu’il s’appelait Roméo. Il ajoutait que lui seul pouvait le monter et que tout autre cavalier était mis à terre aussitôt qu’il essayait de s’asseoir sur la selle.
Ce qui lui plaisait surtout, chez Roméo, c’était la douceur de son regard sous ses paupières dont les cils paressaient caresser la vie. Roméo avait toutes les qualités : fier, courageux et rapide ; sans parler de son galop, à nul autre pareil.
Le jour où l’enfant enfourcha Roméo et lui demanda de passer par-dessus le balcon de sa chambre située au deuxième étage de la maison, Roméo ne put s’empêcher de l’en dissuader par des hennissements réprobateurs. L’enfant ne voulut rien entendre.
- Vas-y Roméo, vas-y, criait-t-il de plus en plus fort en enfonçant ses talons dans les flancs de l’animal.
Le cheval hésitait et se cabrait. Sans doute sentait-il le danger ? L’enfant refusa de céder et l’animal dut sauter.
Quand les parents entendirent les cris ils sortirent affolés de la maison, mais leur fils gisait déjà sur le sol. Son corps ressemblait à une marionnette abandonnée et un petit filet de sang s’échappait de sa bouche. Avant de partir pour son dernier voyage, l’enfant murmura comme pour lui-même « Vas-y Roméo ! », puis il ferma les yeux.
28 août 2009
Le chien
Hier, ma mère a encadré une photo de son chien et elle l’a mise sur la cheminée de la salle à manger. Moi, son chien, je ne peux pas l’encadrer. Enfin si je ne peux pas l’encadrer, ce n’est pas à cause du chien – pauvre bête ! - c’est à cause d’elle. Ce chien la rend dingue. C’est son bébé, comme elle dit. Moi, je veux bien, mais un bébé de ce poids-là et qui se bâfre à longueur de temps, je n’appelle plus ça un bébé mais un monstre.
Il faut dire qu’avant, ce n’était pas un monstre le chien de ma mère, il l’est devenu grâce à elle. Un gâteau à apéritif par-ci, une tranche de gigot par-là, ça vous donne vite l’air d’un monstre. Il me fait même de la peine quand je le vois marcher en tortillant son gros arrière train. Tenez, pour vous dire, quand on lui lance une balle il n’essaie même pas de l’attraper. Il regarde sa trajectoire, imperturbable, et puis après il s’allonge. Même regarder la balle ça le fatigue.
Ah ! Elle a fait du beau travail ma mère. Mieux qu’une castration. Je n’aurais pas aimé être le chien de ma mère. Quand je le regarde, je me demande comme elle m’a élevée, mais il y a prescription. Ma mère a été une bonne mère, comme toutes les mères, c’est bien pour ça qu’il y a la fête des mères, non ? D’ailleurs je crois qu’on devrait instituer une « fête nationale des chiens » parce que les chiens sont des saints.
Moi, si j’étais le chien de ma mère, je l’aurais déjà mordue, et elle m’aurait collé une muselière ou elle m’aurait renvoyée à la case SPA, sans état d’âme ! Parfois, je me demande à quoi il pense, le chien de ma mère. Je suis sûre qu’il a des pensées de pitbull.
Si j’étais lui, je serais névrosée jusqu’à l’os, parce que ma mère c’est un paradoxe vivant : un coup blanc, un coup noir ; un coup c’est son bébé, un coup il la fait suer ; un coup « pas bouger », un coup « dégage » ; un coup elle le vénère, un coup il l’énerve…
Enfin, un à qui le chien a rendu service, c’est mon père. Avant elle le traitait comme un chien et j’ai presque eu peur, au train où c’était parti, qu’il ne finisse au chenil avec une gamelle entre les pattes. Depuis qu’elle a un chien, mon père respire. Le tort qu’il avait mon père, c’est qu’il parlait, le chien pas encore, pourtant : « il ne lui manque que la parole ! » Enfin c’est ce qu’elle dit. En attendant, heureusement pour elle qu’il ne l’a pas. Quand le chien mourra, mon père pourra lui élever un mausolée : si le chien n’était pas là, il serait mort.
Souvent, ma mère dit :
- Le pauvre bébé, si je l’avais pas pris, il serait encore à la SPA !
Là, je dois tenir mes pensées en laisse pour ne pas lui crier qu’il aurait mieux fait d’y rester, le pauvre bébé !
Non, vraiment, plus je vois le chien de ma mère, plus je me plains.
12 août 2009
Je ne monterai pas
Pour se donner de l’assurance, il avait crié à l’employé du funérarium.
- Non, je ne monterai pas dans mon cercueil !
L’homme avait paru surpris, ce devait être la première fois qu’on lui résistait en 20 ans. Il ne comprenait pas. D’habitude, tous s’exécutaient, sans discuter. Il regarda l’homme qui lui faisait face, l’air incrédule. Le cercueil qu’on lui avait choisi avait pourtant de quoi émerveiller le premier mort venu : l’intérieur était en velours blanc chatoyant, le ciel de lit était capitonné et l’imbécile ne voulait pas y entrer. L’employé n’était pas prêt à céder, il ne voulait pas que son avancement en pâtisse.
- Vous allez monter tout de suite ou j’appelle du renfort !
- Non, je ne monterai pas !
- Vous êtes têtu. Vous montez oui ou merde, répéta-t-il excédé.
Mais lui ne se sentait pas le moins du monde dans la peau d’un mort. Pourquoi l’obliger à s’asphyxier dans ce cercueil qu’on lui avait choisi ? Ils n’avaient qu’à en faire mourir un autre, un plus vieux. Lui avait à peine 40 ans, il aimait sa femme, ses enfants, son travail : c’était injuste !
- Merde, hurla-t-il, vous n’avez pas le droit !
- Vous n’arriverez à rien avec moi en criant, répondit l’employé contrarié, vous croyez que vous êtes le seul à ne pas vouloir mourir ?
- Je me fous des autres. C’est moi qui m’intéresse !
- Peut-être mais il y a des lois !
- Vous n’avez aucune humanité !
- Je fais mon boulot.
- C’est bien ce que je dis !
- Montez ou vous le regretterez, lui fit l’employé d’une voix de dompteur.
Le mort le prit très mal. Il traversa le funérarium, courut vers la porte qui donnait sur la rue, l’ouvrit en faisant retentir violemment la sonnette, mais au moment où il traversa la rue, une voiture arriva et le percuta de plein fouet. L’employé murmura satisfait : « Maintenant il n’y a plus aucun doute, c’est bien lui qu’on attend ! »
05 août 2009
L'escalade
Il y avait cet alpiniste à la combinaison rouge qui venait toujours escalader ses rêves, nuit après nuit. À force d’en parler, le rêve devenait réalité et on finissait par le croire fou alors qu’il assurait que le fou c’était l’autre, l’alpiniste infatigable. Le pire c’était que ce type ne se contentait pas de se hisser au sommet de sa corde ; une fois arrivé en haut, il brandissait une pancarte avec un message écrit en lettres rouges sur fond blanc. Le dernier en date disait :
- « Souviens-toi de l’enfant que tu portes ! »
Les précédents messages étaient tout aussi énigmatiques :
- « Ton père est-il ton père ? » et « As-tu déjà pensé à tuer celle qui t’a mise au monde ? »
Il avait parlé de ces pancartes à son médecin généraliste qui s’était contenté de lui dire, l’air songeur :
- Avez-vous pensé à consulter un psychiatre ou un psychothérapeute ?
Ah ça non, surtout pas de psychiatre ! Le malade ce n’était pas lui, c’était l’abruti qui se trimballait dans ses rêves au bout d’une corde et qu’il n’arrivait pas à chasser. Il n’allait tout de même pas faire les frais d’une consultation à la place d’un autre type !
Et il continuait à vivre vaille que vaille, avec des migraines de plus en plus fréquentes qui lui vrillaient le cerveau et des nuits de plus en plus sombres qui ternissaient ses jours.
Son collègue de bureau, un homme transparent avec qui il échangeait des phrases de circonstance, lui posa un jour une question qui l’intrigua et à laquelle il ne répondit rien :
- Tu as déjà pensé à te suicider ?
Et soudain, le gris de sa vie s’éclaira d’une petite touche verte qui peu à peu fit disparaître la combinaison rouge de l’alpiniste qui s’était approprié ses nuits. Son collègue avait sans doute raison ; il lui restait un dernier choix, celui de disparaître.
Depuis que cette petite porte s’était entrouverte, il allait bien mieux…
30 juillet 2009
Quand on parle du loup...
Marie avait toujours eu peur des araignées. Quant à Isabelle, elle clamait haut et fort que rien ne pouvait égaler sa peur des loups. Grande et dotée d’une grâce naturelle, Isabelle attirait le regard des hommes alors que Marie, petite et ronde, vivait dans son ombre et se prenait souvent à rêver qu’un jour, elle aussi… Marie n’avait pu s’empêcher de dire à Isabelle :
- Entre nous, les loups, ici, ça court pas les rues ! C’est pas comme les araignées…
Isabelle lui avait répondu qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, qu’elle avait déjà vu 10 loups dans toute sa vie et que prudence était mère de sûreté ! Marie se demandait bien où Isabelle avait pu voir des loups, mais elle n’osait le lui demander de peur de passer pour naïve.
La disparition eut lieu un samedi. Elles faisaient toutes deux leur jogging en forêt. Marie, essoufflée, le visage congestionné, s’attachait à la foulée légère d’Isabelle quand celle-ci lui parla de François :
- Un prédateur à nul autre pareil, dit-elle sérieusement.
Marie eut du mal à imaginer François - un fil de fer d’un mètre 80 - en prédateur et elle ne put s’empêcher de répondre :
- Dis-moi aussi qu’il t’a dévorée toute crue, comme le loup a dévoré le petit chaperon-rouge !
- Tu ne crois pas si bien dire, rétorqua Isabelle qui arrêta sa course.
Marie secouait la tête en riant aux éclats. Elle s’exclama à bout de souffle :
- François ! François, un loup ! Ah ! Ah !Ah ! Tu prends tes désirs pour des réalités !
- Je t’assure qu’hier, chez lui, il m’a littéralement sauté dessus ; on aurait dit une bête. A croire qu’il jeûnait depuis des années.
Marie continuait de rire et ne remarqua pas que le visage d’Isabelle se décomposait. Soudain, celle-ci détala comme un lapin et laissa Marie seule dans la forêt, nez à nez avec un loup de la pire espèce, un de ces loups noirs aux oreilles pointues dont la queue ne peut rester en place. Le loup lui dit d’une voix doucereuse :
- Quand on parle du loup on en voit la queue, ma petite Marie ! Sais-tu que ton visage a la pureté des eaux dans lesquelles l’agneau s’est miré et que ton corps a la douceur veloutée des fraises baignées de lait maternel ?
Pétrifiée, elle ne répondit rien.
- N’aurais-tu pas besoin d’un guide, mon petit ?
Marie, toujours incapable de parler, ne voyait que le mouvement de balancier de cette queue fournie qui l’hypnotisait.
- Je vais te faire une proposition honnête Marie, libre à toi d’accepter ou de refuser.
Il s’approcha d’elle, mit son museau à son oreille et lui glissa mille mots à la fourrure soyeuse. Dix minutes plus tard, sans hésiter, Marie signait un pacte avec le loup. Jamais Isabelle ne la revit.
Les queues de loups auraient-elles un pouvoir magique ?
22 juillet 2009
L'attente
Toi, tu ne sais toujours pas m’aimer. On est dimanche et tu ne sais toujours pas m’aimer. Combien de dimanches y a-t-il eu depuis que nous nous connaissons ? Le temps s’étire dans cette absence d’amour que le quotidien immole de sa morosité tyrannique.
Hier je suis allée voir cette voyante dans un quartier obscur de la ville. Il faisait gris. Le crachin imprégnait mon pull mais j’avançais décidée, je voulais savoir. Savoir quoi ? Peut-être avoir la confirmation qu’il n’y a rien à savoir, savoir que le bonheur est en moi, savoir que chacun se construit son destin ? Après un coup frappé à la porte la voyante m’a ouvert et je suis entrée dans une pièce confinée aux meubles vieillots.
- Asseyez-vous là, m’a-t-elle dit en désignant un fauteuil à bascule, regardez-moi et donnez-moi votre main
Je me suis abandonnée à elle en fixant son visage impassible.
- Vous aimez un homme mais cet homme s’éloigne. Il y a une autre femme qui aime cet homme, une femme plus âgée... C’est elle qui l’éloigne de vous. Elle a peur de vous.
J’ai arrêté le mouvement du fauteuil à bascule.
- Quelle femme ?
- Une femme qui a un lien très fort avec votre mari... je ne peux pas vous en dire plus. Je suis fatiguée. Je ne vois plus rien.
J’ai réglé les 40 euros qu’elle me demandait et je suis partie sur la route où la pluie avait tracé de larges flaques d’eau.
On est dimanche et tu ne sais toujours pas m’aimer. La voyante ne m’a rien appris. Je dois décider moi-même de ce qu’il faut faire. Rester ou partir. Où ? Je ne connais personne. Je suis seule dans cette ville qui ne m’a jamais aimée. Je rentre dans Le café de la marine, sur le port. Un coin obscur près de la porte me soustraira aux regards des autres. Je sens les yeux du barman agrippés à mon dos. Je continue sans me retourner jusqu’à la table choisie.
- Un café s’il vous plait
Les hommes défilent, pressés d’avaler leur alcool matinal puis partent lestés de ces gorgées brûlantes qui donnent du sens à leur vie. Je regarde ces solitudes et je regarde la mienne, prête à pleurer sur ce monde sans pitié qui ne veut plus de moi ; je dois disparaître. Soudain, la porte du café s’ouvre et je vois une silhouette qui s’avance. C’est un homme ; encore un qui s’anesthésiera au comptoir. Mais l’homme dirige brusquement son regard vers ma table et m’oblige à baisser les yeux. Je crois qu’il vient vers moi. Pourquoi ? Il est maintenant devant moi et il veut que je le regarde. Je lève les yeux lentement. Non, je ne le connais pas. Il me gêne dans son attente. Je n’ai jamais aimé les hommes qui attendent quelque chose, je n’ai rien à leur donner. Je ne peux même pas le décrire. Il est là, tout simplement, et sa présence obstinée m’empêche de continuer à m’apitoyer sur mon sort.
- Je peux m’asseoir ?
- Oui, je n’attends personne.
Pourquoi je lui dis que je n’attends personne ? Qu ’est-ce qu’il va croire ? Que je crève de solitude ? Que je l’attendais ? Que je suis une fille à matelots échouée sur le port faute de clients ?
- De toutes façons, j’allais partir.
- Vous prenez le bateau ?
- Non, je vais partir du café.
- Dommage !
- Pourquoi ?
- Vous partez, j’arrive, nous nous rencontrons pour nous quitter.
- De quelle rencontre parlez-vous ?
- De la nôtre.
Son visage s’incline doucement et ses yeux semblent interroger mon silence.
- Je ne vous connais pas.
- Mais si, nous nous connaissons ou nous nous sommes connus.
- Je ne vois vraiment pas.
Ma voix s’insurge contre l’homme.
- Non, je ne vous connais pas et je ne souhaite pas vous connaître. J’aime un homme qui ne sait pas m’aimer. Un homme qui aime une autre femme. Et je suis seule voyez-vous, SEULE. Mais c’est peut-être pour ça que vous êtes là. Vous croyez peut-être que je vais coucher avec vous dans un hôtel minable du port pour oublier que personne ne m’aime ! Vous vous trompez.
- Venez !
- Impossible.
- Pourquoi ?
- Je ne peux aimer personne.
- Je pars pour New York, je vous emmène, dites oui. Je n’aime pas voyager seul. Vous connaissez New York ?
- Non.
- Vous voyez ! Venez !
- Pourquoi ?
- Il y a des gens qu’on voit pour la première fois mais on les connaît déjà et on sait qu’on ne doit plus les perdre. Qu’est-ce qui vous retient ici ?
Mes yeux s’attachent à son visage. Pourquoi vouloir m’emmener si je ne le connais pas ?
- Je ne suis rien pour vous.
- Vous êtes l’inconnue que j’ai reconnue.
Maintenant je suis dans le brouhaha du quai avec lui. Je n’ose pas encore le regarder, nous sommes côte à côte, sa main frôle la mienne, je la saisis et nous marchons le visage offert au vent et aux embruns. Je sais qu’il ne me connaît pas, il sait qu’il me connaît et nous partons ensemble. Le paquebot se rapproche de nous. Il ne reste plus qu’à grimper le long de la passerelle déjà encombrée de voyageurs. Je ne vois pas leurs visages, ni le sien, je le suis, yeux baissés, pour oublier que mon histoire n’est pas la sienne et ne le sera peut-être jamais.
Une fois sur le pont je regarde le quai pour voir ce que je quitte. La ville s’étire au loin, par delà les grues et les entrepôts. Toi aussi tu es loin, dans une de ces rues, mais tu ne m’aimes pas. Qui pourrait avoir peur de quitter un quai où l’horizon rejette votre nom à l’infini ? J’entends quelqu’un qui crie mon prénom – Juliette ! – mais je ne lève pas les yeux. Il y a tellement de Juliette. Pourtant le prénom enfle comme une sirène de paquebot et je suis toujours sur le pont à côté de l’inconnu que maintenant j’enlace. Toi, tu ne sais toujours pas m’aimer. Je mets mes yeux dans les siens, ma bouche s’approche de ses lèvres jusqu’à les toucher légèrement. Je n’entends plus rien, juste lui et moi sur le bateau quittant le port. Sa bouche est ma bouche, je ne peux plus respirer, le cri des goélands aspire mon passé.
Toi tu ne m’aimes plus ; je pars.
20 juillet 2009
L'homme au visage brûlé
Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait l’homme au visage brûlé mais là, elle avait failli pleurer. Il était accompagné d’une jeune femme, il souriait, et elle avait bien vu qu’il l’évitait. Mais ce n’était pas tout, il avait mis un pull vert qui donnait une autre couleur à son âme.
Hier, des policiers lui avaient rendu visite, ils voulaient qu’elle leur décrive la femme, mais à quoi cela aurait-il servi ? Elle leur avait juste dit qu’elle était belle, très belle, et que ses cheveux avaient la couleur des blés brunis par le soleil.
Sa première rencontre avec l’homme au visage brûlé avait eu lieu trois mois plus tôt, chez l’épicier qui faisait l’angle de la rue. Il l’avait fixé de ses yeux noirs, enfoncés dans les orbites, et elle avait vite baissé les siens. Elle le rencontrait presque chaque matin, à croire qu’il l’attendait. Le soir, quand elle se couchait, elle avait pris l’habitude de penser à lui. C’est parce que la vie sans lui était un morne désert que tout était arrivé, mais aurait-elle la force de le dire aux policiers ? Et si jamais elle s’effondrait, si elle versait des torrents de larmes comme le jour de la mort de son père.
Petit à petit entre elle et l’homme au visage brûlé, l’amour s’était glissé, mais comment aurait-il pu comprendre que cette jeune femme brune et triste qu’il voyait chaque matin l’aimait d’une si étrange façon ?
Elle s’était attachée aux cicatrices qui cadenassaient son âme et à ce manteau de solitude jeté sur ses épaules. Parfois ils allaient ensemble s’asseoir à la terrasse du café de Paris et il l’écoutait parler sans jamais l’interrompre. Elle ne savait rien de lui si ce n’est l’accident de voiture et les flammes qui lui avaient brûlé le visage. Il vivait loin du monde, elle aussi, il ne semblait pas avoir d’amis, elle non plus, cela seul avait de l’importance.
Elle lui disait tout, ou presque, et lui se contentait de hocher la tête, mélancolique, en grimaçant un sourire que les cicatrices rendaient douloureux. Il l’écoutait si bien et avec une telle patience que ce jour-là, quand elle l’avait vu avec la femme aux cheveux blonds, elle avait ressenti une morsure dont le venin avait pénétré son âme. Lui pardonnerait-il un jour ?
Demain elle irait au poste de police et elle avouerait que c’est elle qui l’a tué.
16 juillet 2009
La vache
La première fois qu’il vit la vache, elle ruminait tranquillement dans son pré vert sans se soucier de lui. La deuxième fois, sans comprendre pourquoi, il s’arrêta devant la barrière et la fixa longuement. La vache leva la tête, le regarda de ses tendres yeux bovins puis recommença à paître. Il en fut très troublé.
Le soir sa femme lui fit remarquer qu’il n’avait pas l’air dans son assiette et il lui répliqua vertement :
- Comment peut-on être dans son assiette en mangeant de la viande de bœuf ?
Elle ne comprit pas l’allusion et continua à mastiquer comme si de rien n’était. Sa femme l’écœurait. Il alla immédiatement vomir sa côte de bœuf dans les toilettes.
C’est à leur troisième rencontre que leur histoire commença vraiment. Quand il s’arrêta devant la clôture, ce lundi-là, elle ne fit pas juste que le regarder comme la fois précédente, mais hésitante et un peu gauche, elle s’avança vers lui. Sa robe rousse et blanche brillait dans la lumière matinale. Au loin, la mer étalait ses reflets d’argent et le paysage semblait imprégné d’une lumineuse beauté. Il osa tendre sa main vers ses narines frémissantes et il sentit le parfum de son haleine des prés. Comme elle le regardait avec une confiance que jamais personne ne lui avait manifestée, il se décida à lui déclarer son amour naissant, sans omettre de lui avouer sa condition d’homme marié. Elle hocha la tête compréhensive.
Avec sa femme les choses allaient de mal en pis. Elle ne comprenait ni son obstination à ne plus manger de viande rouge ni ses longues promenades dans la campagne. Lui sentait que cette relation l’éloignait de sa famille et des autres hommes, mais ce lien ne pouvait désormais plus être rompu.
Une grande partie de ses journées se passait dans ce pré en bordure de mer, entre longs monologues et doux regards échangés avec Juliette. Oui, il l’avait baptisée Juliette – elle n’avait pas voulu lui dire son prénom, par pudeur sûrement. Lorsque sa main s’égarait sur sa peau douce, il ressentait une profonde paix intérieure et sans doute du désir, mais il ne pouvait encore se l’avouer à lui-même.
Son histoire avec Juliette aurait sans doute pu continuer ainsi de longues semaines mais sa femme ne lui en laissa pas le loisir. Un beau matin, elle le suivit et ce qu’elle vit dans ce pré en bordure de mer la terrifia : son mari chevauchait une vache, enlacé à son encolure, en poussant de temps en temps des cris de bête en rut.
Il était certainement devenu fou.
11 juillet 2009
La statue
Très tôt, bien avant la scène fatale, le bruit avait couru que M. de Kerandec était devenu fou. Pourquoi s’était-il perdu d’amour pour la statue près du bassin aux nymphéas ? Sa femme ne se l’était jamais expliquée.
La statue était un héritage du père de Madame de Kerandec qui en avait lui-même hérité de son propre père. Le sculpteur, Giulio Marfaglio, était un homme qui avait mené une existence d’ermite après la noyade de la jeune femme qu’il aimait. Suicide ou accident ? Personne ne l’avait jamais su. Madame de Kerandec se souvenait du trouble de son mari lorsqu’elle lui avait raconté cet épisode de la vie du sculpteur il y a un an. Depuis, tous les après midi, il rendait visite à la statue.
Au début, elle n’avait rien trouvé à redire. Quoi de plus normal pour un amoureux des arts que d’admirer une statue ? La première chose qui l'alarma fut quand son mari revint la main en sang, lui expliquant qu’un animal s’était jeté sur lui et l’avait mordu. Elle appela Ernestine pour le soigner, mais elle ne put s’empêcher de noter une série de détails troublants dans sa tenue : son pantalon était maculé de terre, ses cheveux étaient en désordre et son regard avait changé.
Le lendemain, Madame de Kerandec n’y pensa plus et vaqua à ses occupations habituelles : la distribution des tâches au personnel, la lecture du courrier et le tour de la roseraie. Lors de sa promenade, elle passa près de la statue et remarqua des traces de doigts sur son corps blanc. Elle jeta un regard vers le visage si pur et trouva les yeux de la femme de marbre étrangement vivants, était-ce une impression ?
Le deuxième incident qui l’inquiéta, une semaine plus tard, ce fut ce filet de sang qui coulait de la bouche de son mari lorsqu’il revint de sa promenade dans le parc. Il n’expliqua rien et elle préféra oublier l’épisode.
Les jours succédèrent aux jours sans que rien d’autre ne vînt troubler l’harmonie du château à part la distraction permanente de M. de Kerandec, sa distance marquée vis à vis de sa femme - voilà deux mois qu’il ne la touchait plus - et cette terre qu’il ramenait parfois de ses promenades dans le parc. Madame de Kerandec n’était pas particulièrement encline à ce qu’elle appelait pudiquement « la gymnastique des corps », mais elle souffrait de sa disgrâce.
Elle parcourait souvent le parc, sécateur à la main, redressant une tige par-ci, coupant une fleur par-là. Elle n’était pas sans apercevoir son mari errant dans les allées, mais jusque là elle n’avait jamais eu l’idée de le suivre jusqu’à la statue. Ce mardi-là, pourtant, elle se cacha dans un bosquet près du bassin. Elle observa la statue à travers les branchages, comme une voleuse, et attendit fébrilement que son mari apparût. Elle regretta amèrement sa curiosité.
Quand M. de Kerandec arriva, elle l’entendit prononcer des phrases à voix haute, comme des incantations, puis il retira ses chaussures et s’agenouilla devant la statue, les mains jointes. Il était de dos et elle ne pouvait voir son visage par contre, elle remarqua que la statue n’était plus tout à fait la même, comme si à force d’être regardée, celle-ci acquérait une humanité. Devenait-elle folle, elle aussi ? Son mari se leva, s’approcha de la femme en marbre et caressa son buste nu, non comme un artiste aurait pu le faire devant un buste qu’il aurait créé, mais comme un homme soucieux d’éveiller le désir chez la femme qu’il aime. Madame de kerandec dut baisser les yeux. Au bout de quelques minutes elle les releva et constata que son mari était nu. Effarée, elle voulut partir, mais le froissement de sa robe et le bruissement des feuilles attirèrent le regard de son mari. Il la vit. Elle se souviendrait toujours de son visage bouleversé et de ses mains qui semblaient l’implorer, mais elle ne put rien lui dire et s’enfuit précipitamment.
Cette après-midi-là, il ne rentra pas au château ; la nuit tomba et il était toujours dehors. Le lendemain, le jardinier arriva très tôt et demanda Madame : M. de Kerandec s’était pendu près du bassin aux nymphéas.
07 juillet 2009
Le gorille
C’est en voyant la photo dans l’encyclopédie animalière qu’elle feuilletait le soir avec son fils qu’elle se rendit à l’évidence : son patron était un gorille.
Elle avait déjà eu de sérieuses présomptions : quand elle l’entendait marmonner dans son bureau ou quand elle le surprenait à la cantine entrain d’éplucher une banane. Mais là, plus de doutes possibles, une mutation irréversible s’opérait et elle devait en avertir le personnel.
Ce lundi-là, quand elle arriva au bureau avec une demi-heure d’avance pour éviter les embouteillages, elle espéra ne pas tomber sur Josiane. Josiane arrivait toujours très tôt, à croire qu’elle espérait une promotion de la part du patron. Elle se demandait même si entre Josiane et lui... mais si Josiane avait envie d’atteindre le septième ciel avec le patron, ce n’était pas son problème. Elle était cependant étonnée qu’une fille aussi délicate que Josiane supporte la proximité de ce gros corps velu, sans parler du reste…
Les lumières étaient éteintes mais elle entendit des grognements lointains. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans le long couloir sombre, les grognements redoublaient ; à tel point qu’elle se crut dans la jungle. Ça venait justement du bureau du patron. Tremblante, elle s’approcha à pas de loup, regarda par le trou de la serrure et ce qu’elle vit la terrorisa. Elle courut aussitôt s’enfermer dans son bureau et n’en bougea plus.
Son téléphone sonna à 8 h 30 précises, c’était le patron qui lui demandait de venir avec le dossier Duranchon. Elle blêmit : le dossier Duranchon n’existait pas.
En parcourant les 50 mètres qui la séparaient de son bureau, elle essaya de réfléchir à la meilleure attitude à prendre mais elle n’arriva à aucune conclusion. Elle frappa. Il lui dit d’entrer d’une voix rauque. Dès qu’elle eut franchit le seuil de la porte elle fut prise à la gorge par une forte odeur animale ; elle ne s’était donc pas trompée. Le patron lui tournait le dos et sa silhouette massive occupait tout l’encadrement de la fenêtre. Il lui dit sans se retourner.
- Je vais devoir me séparer de vous Madame Bouton. Vous êtes bien trop curieuse.
Elle ne répondit rien et attendit, figée. Quand il se retourna en se frappant le torse de ses poings, à plusieurs reprises, elle s’évanouit.
A son réveil Josiane était à ses côtés, souriante, un verre d’eau à la main. Elle en fut presque rassurée, mais son réconfort fut de courte durée car des grognements lointains se firent entendre et Josiane se mit alors à pousser une inquiétante série de petits cris perçants en fronçant le nez.
Elle poussa un hurlement de terreur et s’évanouit à nouveau.
03 juillet 2009
Entrée interdite
« Entrée interdite. Tout enfant qui rentrera, ne sera plus jamais le même. Attention danger ! »
Voilà ce qu’il vit sur la porte de la chambre de ses parents en rentrant de l’école à 17 heures. La maison était déserte, son père et sa mère ne devaient pas être là avant 17 heures 30. En partant le matin même cette affichette n’y était pas, il en était sûr.
Il colla son oreille contre la paroi mais n’entendit rien. Il aurait pu ouvrir brutalement la porte et la refermer aussitôt mais il hésitait, le texte était par trop dissuasif pour qu’il se lançât tête baissée dans l’aventure. Et si…
Il frappa à la porte, mais courut très vite se réfugier dans la salle de bain, le cœur battant, comme si ces simples coups allaient provoquer l’irréparable. Non, il ne devait pas être lâche. Il revint sur ses pas et c’est au moment où il plaça son œil sur le trou de la serrure qu’il crut entendre un son étouffé de l’autre côté. La peur au ventre, il repartit précipitamment dans sa chambre feignant d’ignorer ce presque signe.
Une fois ses devoirs achevés il regarda l’heure, 19 heures, et ses parents n’étaient toujours pas là. C’était inhabituel, ils l’auraient prévenu s’ils avaient eu un contretemps. Il sortit de sa chambre, se posta un instant immobile devant le papier mystérieux, indécis, puis il descendit les escaliers en courant, alluma la télévision, et mangea un morceau de pain devant sa série préférée qui s’achevait à 19 h 45.
Les trois quarts d’heures qu’il avait passés devant la télévision s’étaient déroulés presque agréablement, bien qu’il eût l’impression qu’une petite mâchoire commençait à lui ronger l’estomac ; il eut d’ailleurs des difficultés à se lever de la banquette lorsque le téléphone sonna et il lui fallut plaquer trois doigts sur son ventre afin d’éviter que la douleur ne l’obligeât à se plier en deux. C’était Nina qui l’appelait ; elle avait oublié de noter son travail en français. Malgré l’angoisse, il remonta les escaliers et relut à nouveau le message sur la porte de la chambre de ses parents. Oui, c’était bien ça :
« Entrée interdite. Tout enfant qui rentrera, ne sera plus jamais le même. Attention danger ! »
Il fallait pourtant qu’il sache, il ne pouvait plus imaginer ne pas ouvrir cette porte, il devait le faire, immédiatement, une question d’intégrité ou plutôt de survie. Il posa sa main sur la poignée, comme à regret, sentit la froideur du métal sur sa paume, lui imprima un léger mouvement et, désespéré par le retard de ses parents, poussa violemment la porte pour s’arrêter atterré devant le spectacle qui s’offrait à lui : son père et sa mère allongés sur le lit, main dans la main, sa mère dans une longue robe blanche et son père en complet sombre. Leurs deux corps figés, d’où toute vie semblait avoir disparu, donnaient à la pièce l’allure d’une chambre mortuaire et rien ne pourrait plus lui faire oublier qu’on l’avait dépossédé, à jamais, du droit de vivre ou de mourir.



















