A dix ans j’ai voulu mourir parce que je croyais que mon père n’était pas mon père. A vingt ans je suis mort parce que j’ai su que mon père n’était pas mon père. Je n’ai laissé  aucune lettre, aucune explication. J’ai juste rendu mon tablier tâché de sang.
Je suis mort le jour du seigneur. J’ai taillé dans le vif pour me laver du crime et j’ai regardé le sang couler dans la baignoire, c’est beau du sang qui coule, c’est comme la vie qui berce la mort.
Ce matin j’étais à  mon enterrement. Le prêtre, l’encens, les prières, tout était convenu et convenable comme d’habitude. En entendant le prélude de la première suite pour violoncelle de Bach résonner dans l’Eglise Notre Dame de la garde, je me suis pris dans mes bras et j’ai pleuré ;  mais aucune larme ne coulait, aucune larme ne coulera jamais plus. Tout est fini.
Cet après-midi, pour la dernière fois, j’ai remonté l’allée centrale du cimetière dans mon cercueil en bois sombre. Le vent échevelait le coeur des fleurs sur la mémoire lisse du marbre et des corbeaux solitaires signaient le ciel azur de leurs cris noirs.
La tombe que ma mère a choisie est  blanche et simple, une tombe comme je les aime. Je n’ai pu m’empêcher de lire et relire l’épitaphe qui m’accompagnera pour l’éternité :

                           «  A notre fils aimé dont la  volonté est faite. »

Quand le père de ma mère a jeté une rose dans la fosse qui sera ma dernière demeure, j’ai crié  « Salaud ! » ; seulement, ce salaud, c’est aussi mon père.

24_01_11_pour_GB