03 avril 2011

Que ta volonté soit faite

A dix ans j’ai voulu mourir parce que je croyais que mon père n’était pas mon père. A vingt ans je suis mort parce que j’ai su que mon père n’était pas mon père. Je n’ai laissé  aucune lettre, aucune explication. J’ai juste rendu mon tablier tâché de sang.
Je suis mort le jour du seigneur. J’ai taillé dans le vif pour me laver du crime et j’ai regardé le sang couler dans la baignoire, c’est beau du sang qui coule, c’est comme la vie qui berce la mort.
Ce matin j’étais à  mon enterrement. Le prêtre, l’encens, les prières, tout était convenu et convenable comme d’habitude. En entendant le prélude de la première suite pour violoncelle de Bach résonner dans l’Eglise Notre Dame de la garde, je me suis pris dans mes bras et j’ai pleuré ;  mais aucune larme ne coulait, aucune larme ne coulera jamais plus. Tout est fini.
Cet après-midi, pour la dernière fois, j’ai remonté l’allée centrale du cimetière dans mon cercueil en bois sombre. Le vent échevelait le coeur des fleurs sur la mémoire lisse du marbre et des corbeaux solitaires signaient le ciel azur de leurs cris noirs.
La tombe que ma mère a choisie est  blanche et simple, une tombe comme je les aime. Je n’ai pu m’empêcher de lire et relire l’épitaphe qui m’accompagnera pour l’éternité :

                           «  A notre fils aimé dont la  volonté est faite. »

Quand le père de ma mère a jeté une rose dans la fosse qui sera ma dernière demeure, j’ai crié  « Salaud ! » ; seulement, ce salaud, c’est aussi mon père.

24_01_11_pour_GB

Posté par pagenas à 06:30 - Commentaires [12] - Permalien [#]

Commentaires sur Que ta volonté soit faite

    à pagenas

    Merci pour ce montage qui donne "vie" à mon texte, particulièrement mal classé dans le concours de nouvelles auquel j'avais participé. Ton montage m'avait permis de surmonter ma déception.

    Posté par gballand, 03 avril 2011 à 07:48 | | Répondre
  • dans la fosse

    Parfois dans certains films policiers (ou quelques westerns), la caméra est placée au fond de la fosse sur laquelle tombent les pelletées de terre, ensevelissant en quelques coups le regard du spectateur lui-même.

    Le fondu au noir est alors tout trouvé, comme ici avec ce dédoublement du fils - et du Saint-Esprit, Amen - et la vision qu'il porte sur ses derniers instants et même... au-delà.

    Il est vrai que l'illustration est également fantastique.

    Posté par D. Hasselmann, 03 avril 2011 à 10:39 | | Répondre
  • à gballand

    Un noeud de vipères. Les familles oscillent entre lumineux ou l'étouffement et à ce jeu du hasard, seule la providence nous donne de tomber sur le bon n°.

    Posté par caro_carito, 03 avril 2011 à 12:30 | | Répondre
  • à pagenas

    Pourquoi ton montage me rappelle l'île aux trente cercueils, ce téléfilm qui avait effrayé mon enfance. La croix et le corbeau sans doute en tout cas parfaitement adapté...

    Posté par caro_carito, 03 avril 2011 à 12:32 | | Répondre
  • Ce texte est d' une efficacité redoutable. Parfaitement écrit, poésie sans pathos, pas un seul mot de trop...
    Le collage l' est tout autant.
    Encore une fois, je ne sais qui inspire qui, et c' est sans importance, mais votre complicité m' enchante.
    Merci à tous les deux

    Posté par agnès, 03 avril 2011 à 14:03 | | Répondre
  • à D. Hasselmann, caro-carito et agnès

    D. Hasselmann : merci de ce commentaire qui vient éclairer l'écran noir.

    Caro : noeud de vipère, oui, et parfois il vaut mieux se passer la corde au cou...

    Agnès : Merci pour le petit remontant ;.)

    Posté par gballand, 03 avril 2011 à 21:14 | | Répondre
  • terriblement réaliste le texte comme le montage photo.

    Posté par Lautreje, 04 avril 2011 à 17:41 | | Répondre
  • à lautreje

    Merci de ta lecture.

    Posté par gballand, 04 avril 2011 à 18:32 | | Répondre
  • Radical, incisif, dérangeant. En peu de mots le drame est dit, sans fioriture mais efficacement. Je vais prendre une douche pour effacer le souvenir de vos mots et les regarder s'écouler vers les égouts. L'humanité peut-être parfois dégoûtante !

    Posté par Gicerilla, 07 avril 2011 à 07:02 | | Répondre
  • à GIcerilla

    Ce texte-ci devait déranger et je vois qu'il atteint son objectif, par contre impossible de gagner le séjour à Venise avec atelier d'écriture que j'avais en vue pour ce concours... Dommage.

    Posté par gballand, 07 avril 2011 à 07:37 | | Répondre
  • C'est toujours les enfants qui trinquent; cette fois ci c'est plus dramatique car ça conduit à la mort!!!! Terrible. Photo impeccable!

    Posté par Patriciabenoliel, 27 mai 2013 à 13:41 | | Répondre
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