Laure s’était toujours demandée ce qu’il y avait derrière le miroir car, par endroits, le mur sonnait de façon étrange. Ce jour-là - par désœuvrement m’avait-elle dit plus tard - elle se décida à enlever le miroir du mur où il était suspendu. Armée d’un marteau, elle sonda délicatement la paroi. L’endroit où elle donna le premier coup fut le bon. Sous le papier fleuri, derrière une petite porte, elle découvrit un coffre qui contenait un miroir minuscule. Elle eut la faiblesse de s’y regarder, mal lui en prit : le visage reflété n’était pas le sien ! Elle ne le supporta pas et fut hospitalisée à Sainte Anne.
Ce n’est que six mois plus tard, au hasard d’un voyage en France - j’habitais alors à l’étranger – que je lui ai rendu visite dans sa chambre blanche au bout d’un couloir qui n’en finissait pas. Elle  m’a tout de suite reconnue. Après un passage rapide aux toilettes – la revoir dans cette institution m’avait bouleversée aussi bien physiquement que moralement -  j’ai remarqué que le miroir au-dessus du lavabo avait été retiré. Connaissant son histoire je n’ai rien dit mais c’est elle qui y a fait allusion.
- Ici, il n’y a  aucun miroir. Peut-être que tu trouves ça bizarre, mais l’idée de voir mon visage m’est insupportable.
J’ai juste hoché la tête et elle a continué.
- Ce n’est jamais très bon d’aller voir derrière les apparences. Moi, en tous cas, je ne m’en suis pas remise.
Je suis restée silencieuse et elle a conclu.
- J’ai vu ce que jamais personne ne voit. Et maintenant j’ai ce don de saisir ce qu’il y a derrière chaque visage. Toi par exemple, je te vois de l’intérieur, c’est comme si tu étais transparente. Mais tu peux me faire confiance, je te promets de ne jamais rien te dire. Je sais ce qu’il en coûte de savoir…
Quand je suis partie, son visage s’est assombri. Elle m’a embrassée longuement et m’a dit qu’elle savait que jamais plus je ne reviendrais la voir. Je me suis récriée, mais elle m’a fait « chut » en mettant un doigt sur ma bouche.
Elle n’avait pas tort, je ne l’ai jamais revue, si ce n’est le jour de son enterrement. Je crois que j’ai eu peur qu’elle ne puisse pas tenir sa promesse.

22_02_11_pour_GB