13 mars 2011

Le corps sans tête

pagenas50

Dans une décharge, on avait retrouvé le corps d’une femme nue, étêtée, enveloppée dans du papier journal. On lui avait aussi coupé les bras. Mais ce qui l’avait le plus étonné, c’était cette fleur de tournesol en papier crépon qu’on lui avait mis à l’emplacement de la tête et ces piqûres d’insectes, comme si des abeilles s’étaient acharnées sur elle. Il aurait préféré ne pas être confronté à ça, mais on ne triait pas les affaires à la police judiciaire. Arrivé sur les lieux, il avait vomi. Lui qui n’en était pas à sa première affaire, était-ce normal ?
Sa journée avait mal commencé. A 8 heures son ex-femme lui avait téléphoné pour dire – et c’était la deuxième fois ce mois-ci – que sa fille était malade et qu’elle ne pourrait pas passer le week-end avec lui. Encore une maladie de circonstance, pensa-t-il, mais il s’abstint de tout commentaire. Pour achever de le déprimer, son adjoint était malade et personne ne le remplaçait.
En fin d’après-midi il eut des nouvelles fraîches : la femme de la décharge s’appelait Anieta Delgrave et il la connaissait. Comment aurait-il pu imaginer que « son » Anieta finirait dans une décharge emballée dans du papier journal ? L’Anieta qu’il avait connue, la belle Anieta, celle qui l’avait ignoré pour se marier avec Michel Delgrave, médecin généraliste, devenu maire de St Anselme !
Au lycée, comme à la faculté, tous les garçons avaient été amoureux d’Anieta. Elle avait l’art de raconter des histoires qui vous tiraient des larmes des yeux. Celle qui racontait l’enfermement de son père au goulag était sans doute la plus triste de toutes.
Tous avaient voulu coucher avec elle, mais un seul avait réussi : Michel. Il cumulait tout : des études brillantes, un physique d’athlète et une vie sexuelle que tous lui enviaient. Quand il frappa à la porte du cabinet de Michel Delgrave et qu’il  le retrouva, 25 ans plus tard, les tempes dégarnies et la silhouette empâtée, il en fut presque heureux, il y avait donc une justice.
- Bonjour Michel, désolé de te revoir dans ces circonstances. Tu me reconnais ?
Il l’avait reconnu. Une bonne chose. L’enquête en serait peut-être facilitée. Il le fit asseoir dans son cabinet et lui proposa un verre qu’il refusa. Ses questions furent sans détour et les réponses de Michel on ne peut plus franches. Il semblait abattu, plus mort que vif, mais il ne se déroba pas une seule fois.
Ils se quittèrent sur une vigoureuse poignée de main et il nota des boursouflures sur sa main droite. Il les oublia vite, perdu dans des souvenirs qu’ils n’avaient pas feuilletés depuis des lustres. Une fois au volant de sa voiture, il essaya de recoller les morceaux du puzzle de l’affaire Delgrave. Si Michel était éploré – et sa tristesse semblait sincère – quelque chose sonnait faux. Il lui avait dit bien trop vite qu’Anieta le trompait, en soulignant immédiatement que son amant était l’apiculteur de Revoul.
Il se rendit chez l’apiculteur le lendemain. Celui-ci vivait à une trentaine de kilomètres de la ville, dans un village de cent cinquante âmes, perdu dans les monts d’Orvais. Dès qu’il arriva, il remarqua des ruches, étagées sur les pentes. Une abeille se colla même à sa vitre ; il la remonta immédiatement, il détestait ces bestioles. La maison était blanche, à un étage. Les fenêtres entourées de bleu lui donnaient l’air d’une maison de bord de mer. Il sonna et remarqua que l’homme sur le seuil avait une vague ressemblance avec Michel, plus jeune. Cela le mit mal à l’aise. Il se présenta et l’homme le fit entrer.
- Inspecteur Dumontier, je m’occupe de la mort d’Anieta Delgrave. J’ai l’impression que nous nous connaissons…
- Peut-être mais... Entrez, je vous en prie, cela ne vous dérange pas de m’interroger sous la tonnelle ?
- Non, bien sûr.
Dans le jardin il y avait aussi des ruches et les bourdonnements résonnaient douloureusement aux oreilles de  l’inspecteur. Il se crispa légèrement.
- Vous avez beaucoup de ruches on dirait ?
- Forcément, j’en vis. Mais ne vous inquiétez pas, mes abeilles n’ont jamais tué personne !
L’interrogatoire qu’il fit lui donna l’impression d’un accouchement aux forceps, tant l’homme paraissait réticent. Il lui fit comprendre que sa relation avec Anieta touchait à sa fin. Mes performances ne sont plus à la hauteur, avait-il dit l’air aigri, Anieta est une permanente insatisfaite.
- Mais dites-moi, reprit l’inspecteur, vous êtes sûr que je ne vous connais pas ?
- Nous nous sommes peut-être rencontrés il y a une trentaine d’années, j’habitais non loin de chez vous. Michel est mon demi-frère.
Lorsque l’abeille  piqua l’inspecteur au cou, il eut un rictus qui lui déforma le visage. La peau rougit et gonfla presque instantanément. De douloureuses crampes abdominales l’immobilisèrent sur son siège et sa tension chuta. Il eut l’impression que la mort approchait au galop. Quand il  essaya de sortir son portable de sa poche, l’apiculteur l’enserra de ses bras puissants et  lui dit calmement.
- Quand on est allergique, on risque gros. Je me souviens très bien de la première fois où vous avez été piqué, vous jouiez avec moi dans la cour devant chez vous. On avait 12 ans. Une fort belle maison que la vôtre. Vous vous souvenez, il y avait Anieta et tous les deux vous étiez inséparables… Michel lui n’existait pas encore.
Pendant que l’homme parlait, l’inspecteur se tordait de douleurs et le suppliait d’appeler le SAMU. L’homme refusa catégoriquement.
- Pas de SAMU, s’écria-t-il, vous n’avez que ce que vous méritez, Michel aussi. Quand je pense que ce con voulait la tuer et puis après il a changé d’avis, mais trop tard. Si vous saviez ce qu’elle nous en a fait baver ! Vous auriez bien voulu la baiser vous aussi, hein ? Trop tard. C’était une cinglée, Anieta, et Michel est un sacré con. Je n’aurais pas supporté le quart de la moitié de ce qu’il a supporté. Sale affaire, hein ? Mais vous n’en avez plus pour longtemps. Je vous ai réservé ma plus belle abeille, celle de la ruche royale, quant à Anieta, elle a eu droit à un essaim complet.
Comment avait-il pu oublier ce type ? Déjà gamin, il était bizarre, toujours collé à eux, mendiant leur amitié.  Michel Delgrave et l’apiculteur étaient donc frères : Michel fils de médecins et l’apiculteur, fils de la femme de ménage culbutée par le médecin. Putain de vie, murmura-t-il à bout de force. Jamais il ne terminerait le puzzle avec sa fille et jamais il ne reverrait son bureau où il avait gardé, dans le tiroir du haut, une photo d’Anieta.

Posté par pagenas à 06:30 - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires sur Le corps sans tête

    Une nouvelle qui dépasse, de nouveau, le cadre du "collage". Bravissimo !

    Posté par pagenas, 13 mars 2011 à 06:34 | | Répondre
  • à pagenas

    Me "décadrer", tel est l'objectif du moment. Alors si ça se ressent, tant mieux.
    QUant au collage, ses tons de gris qui induisent le flou - même si de nombreux éléments sont reconnaissables - m'ont immédiatement happée dans le coeur de la fleur.
    Félicitations.

    Posté par gballand, 13 mars 2011 à 06:58 | | Répondre
  • J'ai lu d'une traite happée par l'histoire, sans prendre le souffle et surtout sans bouger de crainte qu'une abeille surgisse du tableau ! Encore une fois, bravo à vous deux ! L'était belle la Anieta, Msieur Pageans, vous l'avez pas loupée et ces pauv'hommes, âmes en peine tout autour, complètement piquée par la belle !

    Posté par Lautreje, 13 mars 2011 à 07:34 | | Répondre
  • Bzzz, bzzz, merci !

    Posté par pagenas, 13 mars 2011 à 07:45 | | Répondre
  • Le collage est un de mes préférés de cet artiste.
    Quant à l'histoire, dès que j'y suis entrée j'ai été prise dedans, en souhaitant que ça ne s'arrête pas trop vite. Je crois que c'est aussi une de mes préférées de l'autre artiste.

    Posté par Pastelle, 13 mars 2011 à 13:20 | | Répondre
  • Merci Pastelle, même si je déteste ce mot "artiste" tellement galvaudé...

    Posté par pagenas, 13 mars 2011 à 13:50 | | Répondre
  • à lautreje et Pastelle

    MErci de votre lecture et de votre retour précieux.

    Posté par gballand, 13 mars 2011 à 21:42 | | Répondre
  • Ta photo Patrick colle à merveille à la nouvelle, ou c'est peut être l'inverse??? je ne sais pas dans quel ordre vous avez travaillé???
    Se méfier des belles femmes et des apiculteurs....

    Posté par Patriciabenoliel, 27 mai 2013 à 13:54 | | Répondre
    • Oui, c'est l'inverse. Quand la photo vient d'abord, c'est que j'ai écrit le texte en la prenant comme source d'inspiration.
      Merci de ta lecture, celui-ci était long.

      Posté par gballand, 27 mai 2013 à 21:44 | | Répondre
    • Oui, c'est l'inverse. Quand la photo vient d'abord, c'est que j'ai écrit le texte en la prenant comme source d'inspiration.
      Merci de ta lecture, celui-ci était long.

      Posté par gballand, 27 mai 2013 à 21:45 | | Répondre
  • Re-merci Pat !!! allez, c'est valable pour tous les comms faits hier

    Posté par pagenas, 28 mai 2013 à 01:38 | | Répondre
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